
Au cœur du Pas-de-Calais, le long des anciennes voies romaines, dont certaines portent encore le célèbre nom plus tardif de chaussées Brunehaut, se dresse une étonnante concentration d’églises fortifiées. Ces silhouettes massives témoignent d’un passé tourmenté où cette terre frontalière occupait une position stratégique majeure.
Pour comprendre l’apparition de ces édifices défensifs, il faut remonter à l’époque du comté d’Artois. Ce territoire du comté de Flandre, longtemps convoité, passe sous influence française à la suite du traité de Pont-à-Vendin en 1212 (1211 selon certaines sources) et est donné en apanage à Robert Ier d’Artois, frère du roi Louis IX, dit saint Louis.
En 1526, après la défaite française de Pavie, le traité de Madrid rattache la région aux Pays-Bas espagnols de Charles Quint. Le territoire s’étend alors de Thérouanne à Arras, en passant par Montreuil, jusqu’aux portes de Calais. Au fil des siècles, ses frontières fluctuent sans cesse et l’Artois devient le théâtre de nombreuses rivalités entre Français, Espagnols et même Anglais, ces derniers occupant Calais jusqu’en 1558.
À partir du XIVe siècle, guerres féodales, invasions et pillages rythment la vie des habitants. À ces tensions politiques s’ajoute la diffusion des idées de la Réforme, qui entraîne les guerres de Religion (1562-1598) entre catholiques et protestants.
C’est dans ce contexte troublé que les églises prennent un rôle essentiel. Construites en pierre, alors que les maisons du village sont souvent en bois et en torchis, elles constituent les bâtiments les plus solides et deviennent naturellement des lieux de refuge pour les populations.
Aux XVIe et XVIIe siècles, plusieurs églises sont alors reconstruites ou transformées afin d’intégrer de véritables éléments militaires. L’objectif est de créer un système de défense passif, capable de protéger les habitants et de dissuader les assaillants.
En 1659, le traité des Pyrénées marque le retour définitif de l’Artois dans le royaume de France, scellé par le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche. Peu à peu, le territoire s’apaise et prend les contours du Pas-de-Calais que nous connaissons aujourd’hui.
Aujourd’hui, une vingtaine d’églises fortifiées y subsistent. Véritables témoins de cette histoire mouvementée, elles racontent à leur manière plusieurs siècles de conflits et de vie quotidienne. Parmi elles, quatre appartiennent au réseau Églises Ouvertes. Ce circuit vous invite à partir à leur découverte, entre patrimoine, histoire et paysages d’Artois.
Les caractéristiques des églises fortifiées de l’Artois
Très tôt, les églises s’imposent au centre des villages, empruntant aux châteaux forts certains éléments de défense. À lui seul, leur haut clocher peut faire office de tour de guet pour surveiller les alentours.
Dès le haut Moyen Âge, les grandes abbayes sont fortifiées afin de protéger leurs richesses et leurs habitants. À Arras, l’abbaye Saint-Vaast, devenue aujourd’hui la cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Vaast d'Arras, entreprend ainsi des travaux de fortification dès 883.
Mais c’est surtout dans les territoires frontaliers, régulièrement exposés aux conflits et aux invasions, que l’on trouve une concentration remarquable d’églises fortifiées.
Ces édifices présentent souvent ces caractéristiques :
Les églises fortifiées de l’Artois possèdent cependant une particularité architecturale unique : leurs célèbres « flèches à crochets ».
Ces élégantes pyramides de pierre, le plus souvent octogonales, peuvent atteindre des dimensions impressionnantes, parfois presque équivalentes à celles du clocher qu’elles couronnent. Leur singularité réside dans les crochets sculptés qui ornent leurs arêtes.
À l’origine, ces crochets avaient une fonction pratique : ils facilitaient l’installation des échafaudages lors de la construction et de l’entretien des flèches. Mais dans l’Artois, ils deviennent aussi un véritable élément décoratif. Sculptés avec soin, ils donnent naissance à une grande variété de motifs qui animent les clochers et témoignent du savoir-faire des tailleurs de pierre. Pour les admirer pleinement, il suffit de lever les yeux et de prendre le temps d’observer ces détails uniques du patrimoine artésien.