




La famille Leblanc appartient à la bourgeoisie commerçante rouennaise et l’éducation des trois enfants, Jehanne (née en 1863), Maurice (né en 1864) et Georgette (née en 1869) respecte la tradition et les valeurs qui y sont attachées. Leur mère, Blanche, née Brohy, est pieuse ; la première communion de Maurice est célébrée en 1876 à l’église Saint-Godard de Rouen. Le décès de Blanche en 1885 est vécu par Maurice et Georgette comme un déchirement et une tragédie. Pour autant, au 19e siècle, s’affranchir du joug parental pour trouver sa propre voie d’émancipation et d’épanouissement, s’apparente pour les jeunes femmes, plus encore que pour leurs homologues masculins, à un défi fort difficile à relever.
Le clan des divorcés
À ces difficultés familiales, Georgette ajoute celles provoquées par la nature de ses ambitions : elle souhaite devenir chanteuse.
Cette vocation est jugée dangereuse par sa famille. Son père l’autorise toutefois à cultiver ses multiples dons artistiques en travaillant l’orgue avec Klein, rue Ganterie à Rouen, et en étant l’élève du sculpteur Alphonse Guilloux.
Georgette raconte dans ses Souvenirs que pour être enfin libre, elle se marie, le 22 avril 1891, avec un espagnol, Bonaventura Juan Minuesa, négociant à Paris. Georgette envisage cette union comme un « mariage blanc », seulement destiné à la libérer de sa famille. Victime de violences conjugales, elle sortira de ce mariage « ornée d’ecchymoses » comme elle s’en souvient dans ses mémoires : « Je ne concevais pas dans quelles stratégies feuilletonesques je m’engageais. J’en sortis après une année de luttes […] Un docteur déposa une plainte au Parquet. On m’enleva, au nom de la loi, pour me mettre dans une maison de repos, rue du Ranelagh [à Paris]. ».
Sans qu’il s’agisse de violences aussi extrêmes, Jehanne et Maurice Leblanc connaissent, eux aussi, des difficultés conjugales qui aboutissent à des séparations, dès 1892 pour Jehanne et en 1895 pour Maurice. Du fait du divorce de ses trois enfants, le père de famille, Émile Leblanc, fait alors l’objet de sarcasmes et devient la risée du milieu bien-pensant rouennais.
Entre Maurice et Georgette se sont tissées dès l’enfance une confiance et une connivence réciproques que les difficultés de l’existence ne feront que renforcer. En mars 1901, Maurice Leblanc dédicace son nouveau roman, L’enthousiasme, à sa soeur Georgette.
Sur le parcours, il y a : Yainville et son église
Yainville est le théâtre d’une nouvelle pleine d’ironie et d’humour écrite par Maurice Leblanc et publiée dans le journal Gil Blas en 1892, Le Haï. Il y dépeint les turpitudes de son héros François Herledent.
Arrêtez-vous au pied de l’actuelle église paroissiale classée au titre des Monuments historiques dès 1846. L'église est édifiée à partir du 11e siècle en tant que prieuré de l’abbaye de Jumièges. Certains éléments caractéristiques de l’architecture romane sont encore bien visibles (opus spicatum* ; nef voûtée en forme de bateau renversé, …)
*opus spicatum : assemblage de pierres disposées en épi.
Le vélo, une passion pour Maurice Leblanc
En 1898, Maurice écrit Voici des ailes, un court roman qui nous mène à bicyclette à travers Normandie et Bretagne. Deux couples errent en quête de « ruines, de forêts et de sites pittoresques. » Le voyage est décidé dans un cercle cycliste du Bois de Boulogne. Il commence à Rouen et descend la Seine, avec des étapes à Jumièges, Caudebec et Saint-Wandrille. Les deux couples vont jusqu’à Veulettes, en passant par Cany, puis redescendent vers le Havre, où ils traversent la Seine. Ils découvrent L’Aigle, Mortagne, Alençon, Sées, Argentan, Falaise, Saint-Lô et « sa jolie cathédrale à chaire extérieure », Coutances, « la ville charmante aux églises incomparables », Granville et « les merveilleux
pays qui bordent le Mont Saint-Michel », Avranches, « cité féerique, reine de l’espace » … Ils s’attardent dans « la région convulsée* où se cachent les étranges villes de Mortain et de Domfront » avant de voir Fougères et Vitré, « cités de rêve et de cauchemar, chaos informes et splendides murailles séculaires » à côté desquelles Rennes leur paraît « d’un intérêt médiocre ».
Le titre, quelque peu surprenant à la première lecture, est explicité par Maurice Leblanc en ces termes : « Il s’agissait naturellement des ailes de la bicyclette, notre avion à nous […] On n’a pas assez dit ce que fut l’évasion de notre génération, quand apparut la vraie bicyclette à chaîne ; nous étions ivres de vitesse !». Et sous sa plume, l’engin conçu pour le sport et les loisirs se métamorphose en un support d’expériences physiques et métaphysiques.
L’ouvrage est bien accueilli dans les milieux sportifs et la presse spécialisée, comme l’atteste la conclusion d’un article paru dans le Journal des sports : « Maurice Leblanc voilà notre messie, celui qui passionnément chante enfin l’hymne à la bicyclette. » En revanche, certaines critiques sont beaucoup plus acerbes, telle celle du Mercure de France : « Le meilleur véhicule (ça rime avec ridicule) de l’adultère est encore la divine bicyclette. Petit roman snobique et charmant […] ».
À sa passion du vélo, Maurice Leblanc associe de temps à autre sa passion de la littérature lors de voyages qui le mènent sur les traces des grands écrivains, tels que Balzac et George Sand en dehors de la Normandie, et, bien sûr, Guy de Maupassant dans le pays de Caux ou Barbey d’Aurévilly dans le Cotentin.
*Région convulsée : zone à la géologie caractéristique dont le relief présente des formes parfois chaotiques.
« Mon cher Maurice Leblanc, j’espérais vous voir ces jours-ci à quelque chalet du cycle, pour vous remercier de votre livre Les Heures de mystère et vous dire combien le correspondant m’a fait plaisir. Vous appellerai-je digne héritier de Maupassant ? Non, parce que vous êtes un écrivain personnel et que cette métaphore a un peu vieilli. Mais oui, parce que Maupassant avait bien du talent quoi qu’en dise Goncourt, et qu’être son héritier, c’est être riche […] »
Jules Renard, 1896.