


L'Hôtel de Ville de Marseille
Le récit d'un bâtiment increvable
I. Une Maison de Ville avant l'Hôtel de Ville
Au début du treizième siècle, Marseille compte entre vingt mille et trente mille habitants et prospère grâce à son économie marchande. Le pouvoir y est délégué à des Podestats, sur le modèle des cités italiennes et méridionales de l'époque. Ces magistrats se réunissent d'abord dans des maisons particulières du quartier du port, jusqu'à ce que la Commune décide, vers 1255, d'acquérir un groupe d'immeubles situés à l'emplacement actuel de l'Hôtel de Ville pour y installer "La Loge" ou "La Maison de Ville".
Le rez-de-chaussée servait alors à entreposer le blé destiné à nourrir la population, abritait un four et des boutiques pour les marchands. À l'étage se tenaient les archives et les séances municipales. Pendant trois siècles, cette Maison de Ville rythme la vie politique d'une cité tourmentée : rattachée au royaume de France en 1482, assiégée par le Saint-Empire romain, soumise à la dictature de Charles de Casaulx puis redevenue française à la mort de ce dernier.
Au fil des décennies, le bâtiment se dégrade. En 1648, la Commune se résout à le raser pour construire un édifice plus moderne. Les premiers travaux démarrent en 1653 sur les plans de l'ingénieur Bilondelle, sont interrompus dès 1656 par des troubles politiques et un coût exorbitant, et ne reprennent que dix ans plus tard.
II. Le Pavillon Puget, premier édifice baroque de Marseille
La reprise du chantier coïncide avec l'agrandissement de la ville voulu par Louis XIV. Les nouveaux plans sont confiés à Gaspard Puget — le frère du célèbre sculpteur Pierre Puget — et à Mathieu Portal. L'enjeu est politique autant qu'architectural : il s'agit d'affirmer le pouvoir communal face au pouvoir royal, matérialisé par l'Arsenal des Galères que Louis XIV fait construire au même moment de l'autre côté du port. La réponse marseillaise sera une façade d'apparat monumentale, tournée vers la mer.
Ce Pavillon Puget devient le premier édifice baroque de Marseille. Son architecture, typiquement génoise, témoigne du lien commercial étroit qui unissait alors Marseille à l'Italie. La façade combine pierre et marbre : les colonnes, la balustrade du balcon, le trophée du frontispice et les renommées du fronton sont sculptés en marbre. En 1713, le sculpteur Garavaque ajoute quatre bas-reliefs de marbre à l'entresol.
La seule trace tangible de Pierre Puget sur l'édifice est l'écusson de marbre figurant sous le balcon, représentant les armes de France. La version originale appartient aujourd'hui au Musée des Beaux-Arts de Marseille — ce que vous voyez sur la façade est une copie réalisée par Stanislas Castrier.
Anecdote. Pierre Puget avait initialement proposé un tout autre projet : un palais génois à deux étages, ouvert sur une fontaine somptueuse encadrée de deux escaliers extérieurs. Effrayée par le coût, la municipalité a tranché pour la version sobre que l'on connaît aujourd'hui. Marseille a frôlé un édifice grandiose à l'italienne.
III. L'énigme de la passerelle
Le Pavillon Puget présente une particularité architecturale unique en France : aucun escalier ne relie son rez-de-chaussée à son premier étage. La raison est fonctionnelle. À l'origine, les deux niveaux étaient strictement séparés : le rez-de-chaussée pour les marchands et leurs stocks, l'étage pour les administrateurs municipaux. Les deux groupes ne devaient pas se croiser.
Pour rejoindre la salle des séances, les édiles passaient par les bâtiments situés à l'arrière et empruntaient un pont en bois qui enjambait la ruelle. Aujourd'hui encore, le maire de Marseille doit entrer par le vestibule du Pavillon Bargemon, gravir l'escalier monumental, puis traverser la passerelle de pierre qui relie les deux édifices pour rejoindre son bureau.
IV. Le Pavillon Bargemon, fruit d'un siècle d'hésitations
Après la construction du Pavillon Puget, Marseille manque de fonds pour terminer l'édifice. Tout le dix-huitième siècle voit défiler plusieurs dizaines de projets pour aménager l'arrière du bâtiment. En 1740, l'architecte Duparc propose un édifice symétrique de 52 mètres de large avec cour intérieure à colonnades. En 1747, Mansart, l'architecte du roi, suggère un bâtiment ouvert sur de grandes avenues vers l'Hôtel-Dieu. L'intendant Latour propose même de transférer toute l'administration municipale de l'autre côté du port, dans des ailes ajoutées à l'Arsenal.
Aucun projet ne parvient à concilier ambition architecturale et soutenabilité financière. Il faut attendre 1782 pour qu'un projet soit retenu : celui de l'architecte avignonnais Esprit-Joseph Brun. Élégant, pratique, moins onéreux que ses concurrents, il sort vite de terre — en 1785, l'escalier et une partie de la façade sont achevés. Mais dès 1786, le budget explose et les travaux sont définitivement suspendus. L'arrière-corps de l'Hôtel de Ville prend alors la forme qu'on lui connaît aujourd'hui, en deçà de ce qui était initialement prévu.
L'intérieur compense la modestie extérieure. Brun a concentré son effort sur les matériaux : pierre de taille de Ponteau pour les façades et les voûtes, pierre dure de Cassis pour le socle, pierre de Saint-Rémy pour le grand escalier. Le vestibule s'ouvre sur un escalier monumental d'apparat dont les ornements en marbre, sculptés en 1812 par Félix Garbeille sur les plans de François Michault, auraient été un cadeau de l'Empereur Napoléon.
Anecdote. Les couronnes de lauriers et de chênes qui ornent cet escalier entouraient à l'origine un grand "N" napoléonien. Les Marseillais l'ont effacé en septembre 1870, juste après la défaite de Napoléon III à Sedan. Les couronnes sont restées vides — souvenir muet d'un effacement politique.
V. Un labyrinthe expliqué par l'Histoire
Quiconque pousse la porte des bureaux de l'Hôtel de Ville se perd dans un dédale insolite : paliers inégaux, couloirs improbables, plafonds aux hauteurs aléatoires. Cette architecture chaotique n'est pas un caprice d'architecte — elle est le résidu d'une histoire de bric et de broc. L'arrière-corps de l'Hôtel de Ville est en réalité composé d'un ensemble de maisons particulières du dix-septième siècle, acquises au fil des besoins par la Ville et dont l'intérieur a été très peu modifié. Les cloisons ont été abattues pour donner l'illusion d'un seul bâtiment, mais la structure interne reste celle d'immeubles juxtaposés.
VI. Le bâtiment qui refuse de disparaître
L'Hôtel de Ville de Marseille a la particularité d'avoir traversé trois siècles d'événements destructeurs sans jamais être abattu, alors même qu'il a été menacé à plusieurs reprises.
Pendant la Révolution française, les fédéralistes — opposants girondins au pouvoir jacobin — sont soupçonnés de s'y réunir secrètement. Le gouvernement révolutionnaire projette de le détruire. Le projet ne sera jamais exécuté. En 1794, en représailles à la résistance marseillaise, la ville est officiellement rebaptisée "Ville sans nom".
Au dix-neuvième siècle, le maire André Raynard ambitionne de raser l'édifice pour construire un Hôtel de Ville monumental de 47 mètres de façade sur la place neuve, face au port. Le projet est voté en 1848, mais la Révolution de la même année redirige les fonds vers les Ateliers Nationaux pour canaliser la ville et construire la Corniche.
Entre 1861 et 1867, le maire Henry Espérandieu veut ajouter un arrière-corps à dôme et à tour. Refusé.
En 1936, l'architecte Gaston Castel remporte un concours pour refaire tout le quartier. Une subvention de treize millions de francs est même accordée par Paris. Le 8 novembre 1938, la somme est finalement réaffectée à la réorganisation du service de protection contre l'incendie.
En 1943, les forces d'occupation allemandes dynamitent l'ensemble du quartier du Vieux-Port. L'Hôtel de Ville est l'un des trois seuls bâtiments épargnés, avec la Maison Diamantée et le Pavillon Daviel.
Le 30 avril 1948, l'édifice est enfin classé Monument Historique.
VII. L'extension souterraine du XXIe siècle
Il faut attendre la fin du vingtième siècle pour qu'un véritable agrandissement aboutisse. L'esplanade Villeneuve-Bargemon, alors utilisée comme parking à ciel ouvert, est repensée. Le maire Robert Vigouroux lance le projet, son successeur organise un appel à projets en 1996. L'architecte Franck Hammoutène remporte le concours en 1999, et les travaux s'achèvent en 2006. Il décrochera pour ce chantier l'Équerre d'argent, l'une des plus prestigieuses distinctions architecturales françaises.
Hammoutène aménage plus de 8 300 mètres carrés en sous-sol : la nouvelle salle du Conseil Municipal, des salles de réunion, des bureaux, et un vaste espace de conférences et d'expositions sous la Place Bargemon. En surface, il crée plus de 20 000 mètres carrés d'esplanades et d'espaces verts, plantant notamment 26 oliviers centenaires en hommage aux 26 siècles d'existence de la ville.
Face à la Maison Diamantée, sur l'esplanade, on remarque des blocs de pierre alignés. Ce sont des vestiges de thermes romains datés d'un siècle avant notre ère, découverts lors des fouilles archéologiques préventives du chantier de rénovation. Hammoutène a choisi de les intégrer à son projet plutôt que de les enfouir ou de les déplacer.
VIII. Les salles d'apparat
La salle des délibérationsAu premier étage du Pavillon Puget, la vaste salle qui accueillait jusqu'à récemment les conseils municipaux conserve sur ses murs les cartouches portant le nom de tous les maires de Marseille depuis Étienne Martin, dit "le Juste", premier maire élu de la ville en 1790. Quatre statues issues de la fonderie parisienne Miroy frères, représentant les quatre saisons, encadrent l'espace. Deux cadres rappellent la citation à l'ordre de l'armée décernée à Marseille en 1948 et la croix de guerre avec palme attribuée à la Ville pour son rôle dans la libération.
Au centre trône un fauteuil rouge sculpté aux armoiries de Marseille, sur lequel le maire s'asseyait pour présider les séances. Lors des obsèques de Gaston Defferre, maire de Marseille à six reprises, c'est François Mitterrand, alors président de la République, qui s'y est assis.
Le bureau du maireLe maire occupe historiquement le bureau situé à droite du balcon monumental. C'est un lieu hybride : à la fois espace de travail et espace de représentation, ce qui explique l'attention portée à son aménagement par les maires successifs. Le mobilier actuel résulte de prêts du Mobilier National, des Musées de Marseille, du Fonds Communal d'Art Contemporain et du Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques.
Le tapis "Écume", commandé au designer Frédéric Ruyant, mérite l'attention. Il s'inspire d'un détail de la tenture d'Artémise, œuvre du dix-septième siècle commandée par Henri IV pour Marie de Médicis, qui représente l'entrée du port de Rhodes. En premier plan, des étoiles noires figurent la prolifération d'algues toxiques due à la pollution marine — ce tapis est à la fois une ode à la Méditerranée et un manifeste écologique.
Le bureau lui-même a été dessiné par Isabelle Hebey et Andrée Putman pour le compte du Ministère des Finances. Isabelle Hebey est l'architecte qui avait conçu l'intérieur du Concorde et certaines montres Lip. En noyer incrusté d'une marqueterie de poirier noirci et de nacre, il a été fabriqué par l'Atelier de Recherche et de Création.
Anecdote. Le 21 mars 1965, Jean-Claude Gaudin, alors âgé de 25 ans et tout juste élu plus jeune conseiller municipal de Marseille, célèbre son premier mariage dans le bureau du maire — Gaston Defferre, son adversaire politique, le lui a prêté pour l'occasion. Gaudin remarque ce jour-là une belle lampe sur la table. Trente ans plus tard, élu maire à son tour, il décide de garder cette lampe en hommage à son prédécesseur. Deux hommes que tout opposait politiquement, reliés par un objet.
IX. Les annexes : Maison Diamantée et Pavillon Daviel
La Maison DiamantéeSituée derrière l'Hôtel de Ville, c'est un bâtiment unique en France : le seul exemple d'hôtel particulier du seizième siècle décoré d'une façade en "pointes de diamants". Au niveau mondial, seuls sept édifices de ce type sont recensés.
Le palais a été commandé en 1570 à Marc de Barre et Pierre Michel par Pierre Gardiolle, négociant juif originaire de Barcelone. Trois niveaux dotés chacun de six fenêtres, fondés sur des pilotis enfoncés dans le sol meuble du quai. Le style relève du "maniérisme provençal", courant italien qui détourne les éléments décoratifs militaires — ici les bossages en pointes hérités de l'architecture défensive — pour en faire un ornement civil.
Au fil des siècles, la Maison Diamantée est divisée en logements modestes et accueille des vagues de migrants démunis dès le Second Empire. Classée Monument Historique en 1925, gravement endommagée pendant la guerre, elle devient Musée du Vieux Marseille à partir de 1952. En 2023, la Ville rouvre le bâtiment au public.
L'escalier monumental à double rampe, seul élément interne d'origine préservé, conserve des "gypseries" sculptées de la fin du seizième siècle, des décors antiquisants du dix-septième siècle (frises de méandres, colonnes à chapiteaux corinthisants) et des bustes qui seraient des portraits de la famille de Nicolas de Robbio (1590).
Le Pavillon DavielÀ l'origine, en 1576, ce site abritait le premier Palais de Justice de Marseille. Le bâtiment actuel, construit entre 1748 et 1862, a servi de tribunal pendant plus d'un siècle. Pendant la Révolution, son sous-sol servait de prison aux condamnés à mort — la guillotine était installée juste devant. De 1875 à 1893, il a été transformé en école de médecine, avant d'accueillir aujourd'hui les bureaux des conseillers municipaux.
Construit en pierre rose des carrières de la Couronne par les frères Gérard, sa façade s'orne d'un fronton allégorique et de statues sculptées par Verdiguier : la Justice personnifiée tenant la torche de Thémis, les armes du roi (les angelots ont été endommagés à la Révolution) et l'écusson de Marseille.
Le pavillon porte le nom de Jacques Daviel (1693-1762), chirurgien venu de Paris en 1720 pour épauler les médecins marseillais lors de l'épidémie de peste. Il s'installe définitivement à Marseille, intègre le Corps des Maîtres Chirurgiens en 1722 et découvre en 1741 un nouveau traitement contre la cataracte qui lui vaudra une renommée internationale et le poste d'oculiste de Louis XV.
X. Le rôle du maire de Marseille
Avant 1660, la ville est dirigée par un premier consul d'origine noble, assisté de deux consuls bourgeois, tous nommés par le roi. De 1660 à 1766, la fonction de consul disparaît au profit d'un premier échevin. En 1766, Louis XV crée le poste de maire — non élu, obligatoirement noble et choisi par le roi.
Le premier maire élu est Étienne Martin, dit "le Juste", représentant du Tiers État aux États généraux de 1789, porté à la mairie l'année suivante en pleine Révolution. Les maires retrouvent leur statut de nommés sous le Premier Empire, la Monarchie de Juillet et le Second Empire. Jusqu'en 1884, le préfet désigne le maire au sein du conseil municipal.
Depuis cette date, sauf entre 1939 et 1946 (tutelle puis guerre), les maires sont élus par le conseil municipal. Comme tous les maires de France, le maire de Marseille est officier d'état civil et de police judiciaire. Spécificité unique en France : il a sous son autorité directe le bataillon des Marins-pompiers, unité de la Marine nationale. Marseille est la seule ville française dont les pompiers dépendent de la Marine.
Depuis 2020, le maire de Marseille est Benoît Payan.
Non